Ecole, numérique, apprentissages : savoir tirer les leçons de nos échecs

Par Estelle Folest, membre du Bureau de Refondation Républicaine, ancienne députée, le 23 janvier 2026

En 2012, alors que les pays anglo-saxons avaient déjà équipé leurs élèves et étudiants des outils numériques censés être le remède à tous les maux, la France s’engageait dans le collège tout numérique à coups de millions d’euros. « Le numérique à l’école est un incroyable facteur de progrès pédagogique » par exemple pour « redonner à des enfants qui sont en difficulté le goût de l’école ». Voilà les discours dont nous étions abreuvés alors. Nous étions néanmoins réticents, non sur la maîtrise de l’outil en soi, car il est nécessaire d’éduquer nos élèves aux nouvelles technologies, mais quant à la mise en place systématique de l’outil dans nos écoles, laquelle précédait toute réflexion sur les contenus pédagogiques et leurs finalités. La France s’y jeta à corps perdu, Etat et collectivités réunis.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Si l’Education nationale souhaite légitimement poursuivre le développement des compétences numériques des élèves et de leur esprit critique, promouvant un « usage raisonné » des outils, il est temps de passer un cap supplémentaire et de reconnaître l’échec de la politique du tout numérique, mais aussi ses effets néfastes.

De fait, non seulement le numérique n’a pas amélioré l’acquisition des savoirs, loin s’en faut, mais nous savons aujourd’hui, grâce aux travaux scientifiques, que le travail sur écran réduit la qualité de la lecture ainsi que les performances d’apprentissage, de compréhension et de mémoire des élèves – comme celles des adultes d’ailleurs. Nous savons qu’alors que 44 % des 8-12 ans lisent des livres chaque jour, ils ne sont plus que 30 % entre 13 et 17 ans, que 7 adolescents sur 10 ne lisent donc presque plus rien, et que c’est le cas dans tous les milieux sociaux et dans tous les pays à l’exclusion de la Chine… Un jeune de 13 ans consacre ainsi cent douze jours par an aux écrans en moyenne, contre sept jours à la lecture. Pourtant, et en dépit d’un affaissement général du niveau,nous continuons à numériser les manuels scolaires. Le Gouvernement suédois a, lui, décidé de mettre fin au tout-numérique dans les établissements scolaires en 2023, après avoir constaté une baisse du niveau en lecture. Pourquoi une telle inertie chez nous ? Les ministres de l’Education nationale successifs reconnaissent à juste titre les désastres sanitaires occasionnés par les écrans : sur le sommeil, les apprentissages, les comportements, l’attention. Ils soulignent que la surexposition aux écrans est devenue un danger, tirent les conséquences du mauvais usage des réseaux sociaux – du cyberharcèlement aux problèmes d’obésité, d’addiction, de violence et de santé mentale. La majorité numérique à 15 ans a même été votée par le Parlement. Pourtant, le numérique poursuit son essor à l’école.

Pire, l’Education nationale est devenue championne de ce que l’on pourrait qualifier d’injonctions contradictoires : d’un côté, elle interdit le téléphone portable au collège (il est temps de le faire au lycée !), instaure des pauses numériques et encourage moult interventions d’associations dans les établissements scolaires pour sensibiliser nos élèves aux dangers des écrans, notamment des réseaux sociaux. De l’autre, elle demande aux élèves d’être toujours plus connectés, de faire des exercices en ligne, de regarder des vidéos sur YouTube, d’utiliser des manuels numériques, et surtout, de disposer d’un smartphone au quotidien pour accéder aux logiciels de vie scolaire à travers lesquels ils prennent connaissance notamment de leurs devoirs (Pronote, EcoleDirecte). Les parents sont les premiers à le dire, eux qui sont nombreux à lutter chaque jour contre l’usage abusif des écrans : comment leur demander de réguler l’usage du téléphone portable de leurs enfants – ce que demande légitimement l’institution – quand l’école elle-même les oblige à l’utiliser tous les jours pour « travailler » ? Attend-on des parents qu’ils soient au-dessus de l’épaule de leurs enfants après l’école pour s’assurer que ces derniers l’utilisent à bon escient ? Qu’ils passent leur temps à faire la police via des outils de contrôle parental pour juguler le temps passé sur telle ou telle application ? C’est absurde. Les élèves assis devant leur écran, à la maison comme en classe, font hélas toute autre chose que consulter leurs ouvrages scolaires ou leurs devoirs. Ces logiciels de vie scolaire, imposés aux élèves et à leurs parents sans demander leur accord d’ailleurs, font entrer le loup dans la bergerie. Ils devraient être réservés aux parents dans le cadre du dialogue avec l’institution. A quand le retour du bon vieux cahier de textes ? Plus loin les élèves seront de leurs écrans, plus leur temps de cerveau disponible sera consacré à autre chose qu’aux réseaux sociaux. A lire, par exemple.

Plutôt que d’investir dans la numérisation des manuels scolaires, il serait pertinent d’acheter des livres pour garnir les étagères des bibliothèques des établissements scolaires et en prêter davantage aux élèves. Lire un livre par mois au collège, au lieu de 3 ou 4 par an en moyenne, ne serait pas inutile à nos chères têtes blondes et brunes.

Se concentrer sur l’indispensable, supprimer l’accessoire, le gadget, le ludique : voilà ce que nous attendons aujourd’hui après tant d’années d’errement. Revenir aux fondamentaux et, finalement, à un peu de bon sens. Il est temps d’agir.