Liberté, Egalité, Créolité ? Par Gérard Teulière

Par Gérard Teulière, Délégué Francophonie et Diplomatie culturelle de Refondation Républicaine.

« Eh ben merde alors, dit Pantagruel. Que veut dire ce fou ? Je crois qu’il nous fabrique un langage du diable et qu’il essaie de nous ensorceler avec ses formules magiques. » [1]

Dans un colloque sur la Francophonie organisé récemment à l’Assemblée nationale par M. Aurélien Taché, M. Jean-Luc Mélenchon a eu l’occasion de situer l’histoire des langues et celle de l’humanité dans le temps long, de projeter sur l’avenir du monde une vision réprouvant la compétition des dominants, d’affirmer le caractère politique et non ethnique de la République française, de mettre l’accent sur l’importance géostratégique de l’espace et de la mer ainsi que de leur partage, et de souligner l’accaparement de la noosphère par les GAFAM. Pourtant, cet universalisme est contredit par ses positions de fond, et son aisance rhétorique ne lui évite pas d’enfoncer au passage quelques portes déjà ouvertes.

La première est celle d’une Francophonie entendue comme projet politique, ce que nous savions depuis le Sommet de Hanoï, en 2017, qui a nommé M. Boutros Boutros-Ghali à la tête de l’OIF. Mais quel projet ? Toute la question est justement là, et nous y reviendrons.

La deuxième est de relever que « la langue française n’appartient plus à la nation française » (à la seule nation française serait-il bon de préciser). Idée fort juste, mais ancienne, dont ni M. Darmanin ni l’extrême-droite ne devraient s’offusquer. Elle était l’une des intuitions fondamentales de l’Alliance Française lors de sa création… en 1883 ! [2] Même si la perspective de ce « don » intervenait dans une période d’expansion coloniale, l’Alliance Française s’implanta immédiatement dans le monde entier et pas seulement dans les possessions françaises : en Europe dès 1884, en Amérique du Nord et du Sud à partir de 1890… Dans les colonies, paradoxalement, l’usage du français ne fut pas massif avant les années 1960, c’est-à-dire à l’époque des Indépendances. Et rappelons une fois de plus que l’idée de « Francophonie » ne vient pas de la France…

La troisième est le constat du métissage des cultures et de la langue sous mille espèces. Or il était déjà dressé depuis longtemps par la « symbiose des énergies dormantes » de Senghor [3], la « tropicalisation » de la langue chez Sony Labou Tansi, l’« ensauvagement » d’Edouard Maunick, la « créolisation » d’Edouard Glissant dans la Caraïbe ou la « Créolie » de Jean-François Samlong à la Réunion, et il a engendré des merveilles littéraires.

Avatars d’un terme

La créolisation, voilà donc, dans la rhétorique actuelle de LFI, un maître mot dont la définition donnée par Glissant est la suivante :

« La créolisation est la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments. On prévoirait ce que donnera un métissage, mais non pas une créolisation. » [4]

La créolisation culturelle, ainsi apparentée, quoique non identifiée, au métissage, ne peut, dans l’esprit de Glissant que favoriser l’avènement d’une humanité plus fraternelle et la « préserver des limites et des intolérances qui nous guettent » [5]. De là la profusion, chez lui et ses contemporains de la Caraïbe, de concepts voisins, parfois dérivés ou critiques de la négritude, tels que la créolité, l’antillanité, la culture en archipel, la diversalité [6], etc.

Nous n’avons donc aucune raison de craindre ni de réfuter la créolisation ou le métissage, qui sont le destin même de l’humanité dans sa marche vers l’émancipation. Césaire l’avait magnifiquement affirmé :

« L’œuvre de l’homme vient seulement de commencer et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée au coin de sa ferveur » [7].

La richesse du divers est d’ailleurs un tropisme de l’Amérique latine — continent de métissage, et donc de baroque selon Alejo Carpentier — qui peut remonter à José Maria Arguedas (Tous sangs mêlés, 1964), à la Race cosmique de Vasconcelos (1925) et au refus par José Marti d’un monde racialisé [8] (« Il n’y a pas de haine de races car il n’y a pas de races »), et il faut inclure dans cette Amérique, « latine » au sens large, la Caraïbe francophone, dans l’esprit de René Depestre, qui mêle allègrement la Francophonie au réel-merveilleux.

Or, le racialisme (entendons : l’affirmation du concept de race sous couvert de défense des minorités) est précisément l’une des marques de fabrique des théories dites décoloniales dont se prévalent l’incipit de ce colloque par M. Taché et, plus largement, La France Insoumise. Peut-être inspiré par Alain Mabanckou qui perçoit le français comme la langue de la dictature, ou par les travaux de Walter Mignolo, Enrique Dussel et Anibal Quijano sur l’Amérique latine, qui voient la modernité sous l’angle exclusif d’une colonialité, M. Mélenchon le martèle à son tour et déclare ainsi vouloir « décoloniser la langue ».

Pour aiguës que soient leurs analyses, les « décoloniaux » décortiquent le monde avec un prisme univoque, le renvoient à un passé mythifié et agitent sans cesse le cadavre du colonialisme pour faire croire qu’il bouge encore. En ce sens, leur démarche n’est ni une résistance (Abd-El-Kader, Atahuallpa, Cuauhtémoc…) ni une lutte de libération (Bolivar, Ho Chi Minh, Cabral…) ni un anti-impérialisme (Castro, Fanon) mais plutôt, sous des dehors progressistes, un révisionnisme réactionnaire.

Langue et créolité

Le français serait un créole qui a réussi. Soyons ouverts à toute idée, mais celle-ci résiste-t-elle scientifiquement à l’analyse ? La créolisation linguistique est un phénomène différent du métissage des cultures. » Elle a été amplement étudiée, et des centres de recherches existent partout dans ce domaine. Des linguistes et écrivains comme Bernabé, Chamoiseau et Confiant s’y sont attachés dans leur Eloge de la créolité (1989) afin de promouvoir le créole des Antilles et non pour considérer la langue française comme un créole. Au demeurant, on constate que ces tentatives linguistiques de valoriser la diversité (le Fondal-Natal) n’ont pas échappé au référent qu’elles prétendaient exclure, puisqu’elles ont systématiquement obéi au principe de la déviation maximale par rapport au français, affirmant celui-ci comme un modèle a contrario. Comme le mot quechua devient kechua, qishua, voire kishuwwa chez les indigénistes pour se différencier de l’orthographe espagnole, le créole devient le kréyol, et, en d’autres îles, le canaque se mue en kanak. Dans ces langues initialement orales et qui usent désormais de l’alphabet latin, l’assomption des K obéit au seul objectif de s’éloigner le plus possible de la matrice coloniale, quelle que soit la potentielle aberration orthographique qui en résulte. C’est entre autres ce principe de dissensus systématique qui est appliqué dans l’idéologie « décoloniale », qui nourrit une obsession à l’encontre de l’occidentalo-centrisme.

En outre, en se focalisant sur l’officialité du français décrétée par François 1er, et en qualifiant la Défense et Illustration de Du Bellay d’entreprise courtisane de fabrication d’une langue, M. Mélenchon non seulement transpose la lutte des classes au XVIe siècle mais, surtout, fait bon marché de la formation antérieure du français. A cette époque, le moyen français est déjà assez bien établi et, s’il est vrai que La Pléïade cherche à l’enrichir par le grec et le latin (ce qui lui vaudra les foudres ultérieures de Boileau [9]), Ronsard puise aussi dans la veine régionale et Rabelais, de son côté, à des sources multiples, aussi savantes que populaires.

Comparer la maturation du français à un phénomène de créolisation peut s’appuyer sur les apports étrangers et sur la tendance de notre langue à évoluer rapidement, contrairement aux autres langues romanes. Mais c’est un raccourci abusif car la formation des parlers créoles est un phénomène sociolinguistique tout autre et, concernant la langue française, on assiste aujourd’hui, comme le remarque Alain Borer, à une involution plutôt qu’à un enrichissement.

L’objectif principal de la langue est la communication entre les sujets de l’énonciation. Si le créole est un choix possible dans la situation de diglossie que dénonce Glissant [10], Aimé Césaire a fait celui de « plier la langue française à (son) vouloir-dire ». On lit le provençal sous Giono et le malinké sous Kourouma, ce qui démontre la plasticité du français par-delà le réductionnisme malherbien.

Que serait, dès, lors, un créole généralisé ? Serait-il véritablement utile à l’intercommunication et au dialogue ? Serait-il viable ?

Que faut-il enfin créoliser ?

Il ne faut pas être dupe, dans les propos de M. Mélenchon, de ce qui relève de la provocation destinée à circonscrire des auditoires et vise à affirmer des lignes idéologiques davantage qu’à faire de l’histoire linguistique.

Le fondateur de la France Insoumise est trop avisé — bien plus que le bachelier limousin qui invente devant Pantagruel un idiome contrefaisant le langage de Paris — pour ne pas savoir que débaptiser le français est un projet absurde.

On ne décrète d’ailleurs pas le métissage, mais quand bien même la créolisation serait envisagée comme un projet politique, il faudrait considérer que toute culture, y compris la nôtre, peut comprendre des travers dangereux, aliénants, fanatiques ou barbares [11]. Ne seraient-ce pas plutôt les aspects humanistes de chaque culture qu’il faudrait métisser en vue de l’amélioration matérielle et morale de l’humanité ? Ceci implique non le relativisme et l’acceptation de tout, mais la vigilance dans les valeurs à accueillir mutuellement, comme le mentionnait déjà Ricoeur à propos du dialogue des cultures, en alertant sur le danger de l’ « usure de la tolérance » [12].

[1] Pantagruel, Chapitre 6. (François Rabelais, Oeuvres complètes, Seuil, 1973, p. 236.).

[2] Entretiens avec Philippe Greffet, secrétaire général de l’Alliance Française de Paris, en 1988 et avec Roger Gouze, délégué général de l’Alliance Française de Paris en 1989. V. aussi Maurice Bruézière, L’Alliance Française, histoire d’une institution, Hachette, 1983, pp. 239 sq.

[3] « Le français, langue de culture », Revue Esprit, nov. 1962.

[4] Traité du Tout-Monde, Gallimard, 1997, p. 37.

[5] Ibid. p. 15.

[6] Concept traduisant « l’ Unité dans le Divers » (Chamoiseau), mais qui témoigne du grand écart auquel s’adonnent des penseurs et des écrivains dont le génie est constamment écartelé entre ces deux pôles.

[7] Cahier d’un retour au pays natal, Présence Africaine, 1983 (1939), p. 57.

[8] « Nuestra América », El Partido Liberal, México, 30 janvier 1891.

[9] Qui fustige de Ronsard « la muse en français parlant grec et latin » (Art poétique, I).

[10] Le Discours antillais, Folio Gallimard, 1997 (Seuil, 1981), p. 481.

[11] Thomas Mann. “Gedanken im Kriege”, Revue Neue Runsdchau, XXV-II, nov. 1914.

[12] Paul Ricoeur, « Le dialogue des cultures. La confrontation des héritages culturels », in Aux Sources de la culture française, La Découverte, 1997, p. 97.